Le Devoir | 2015 07 02 | CA-RAAV | L’art public malmené au Québec: une honte nationale!

2 juillet 2015

DÉMOCRATIE 101 | culture

Le Devoir | 2015 07 02 | CA-RAAV |
L’art public malmené au Québec: une honte nationale! |

Libre opinion

L’art public malmené au Québec: une honte nationale!

Le Devoir | 2 juillet 2015 |

Le Conseil d’administration du Regroupement des artistes en arts visuels du Québec (RAAV) |

Agora-Charles Daudelin

Photo: Pedro Ruiz Le Devoir
La fontaine «Mastodo» est intégrée à l’œuvre «Agora» de Charles Daudelin.

C’est avec étonnement et stupéfaction qu’on a pu voir à la mi-juin, en direct, la destruction de l’oeuvre d’art public Dialogue avec l’Histoire, de l’artiste français Jean-Pierre Raynaud. Dix jours plus tôt, le 5 juin, le maire de Montréal annonçait la destruction d’Agora, une oeuvre majeure du sculpteur québécois Charles Daudelin.

Que se passe-t-il au Québec pour que les artistes et leurs oeuvres publiques soient si peu respectés ? C’est la question que s’est posée le conseil d’administration du RAAV sans pouvoir y répondre. En effet, comment expliquer une attitude aussi cavalière, aussi…, il faut bien le dire, barbare, de la part des deux plus importantes administrations municipales du Québec ? Barbare à un point tel que le caricaturiste Garnotte, du Devoir, a pu évoquer la ressemblance avec les actions destructrices de l’État islamique face au patrimoine mondial.

Un geste barbare à réparer

Alors que la Ville de Québec a détruit un cadeau offert par la Ville de Paris, un peu comme un enfant gâté détruit un jouet qui ne lui plaît pas, comment ne pas se questionner sur le manque de respect de l’administration Labeaume envers ses liens diplomatiques avec la capitale française ? Venant de la capitale du Québec, c’est toute la population du Québec qui en porte la honte. La seule réparation possible pour ce geste serait des excuses publiques à la Ville de Paris et une promesse de restaurer l’oeuvre dans son intégralité au lieu où elle était installée, soit la place de Paris. À moins d’une telle réparation, c’est le tribunal de l’Histoire qui condamnera sans ménagement l’administration Labeaume.

Outre l’insulte diplomatique, que dire de l’atteinte aux droits moraux de l’artiste Jean-Pierre Raynaud dont l’oeuvre a été outrageusement détruite devant les médias assemblés comme dans un cirque ? Alors qu’on parlait d’une oeuvre en très mauvais état de conservation, et dont on s’attendait qu’elle s’effondre à tout moment sur la tête des passants, voilà qu’elle s’est avérée assez coriace pour nécessiter de la machinerie lourde afin d’en venir à bout… Détournant à son avantage le rapport du Centre de conservation du Québec auquel personne n’a eu accès, l’administration Labeaume, se drapant d’enjeux de sécurité du public, s’est empressée d’en annoncer la démolition la veille même de sa perpétration. Évidemment, la proximité de l’annonce et du geste visaient à s’épargner une contestation publique demandant plutôt la sauvegarde de l’oeuvre et sa restauration.

Mais voilà que cette contestation se manifeste quand même et réclame unanimement la reconstitution de l’oeuvre et son installation au même lieu pour respecter les droits moraux de l’artiste et restaurer l’honneur de notre capitale nationale qui a agi comme une petite ville provinciale dans le sens le plus vilain du terme. Le RAAV ne peut que participer à cette contestation pour le respect de l’artiste et de l’honneur de la profession, car ce ne sont pas l’oeuvre ni l’artiste qui sont en tort, mais bien la Ville de Québec qui n’a pas adéquatement entretenu la sculpture et n’a pas su l’expliquer au public afin que, à défaut de l’aimer, on la comprenne mieux.

Pendant ce temps à Montréal…

L’administration Coderre de Montréal, métropole culturelle et ville UNESCO du design, pour les mêmes fausses raisons de sécurité publique, s’apprête à détruire, sans consultation avec les milieux concernés, une oeuvre majeure de l’un de nos sculpteurs les plus importants, Agora de Charles Daudelin. Encore ici, l’artiste et son oeuvre sont les victimes d’une négligence monumentale de la part de la Ville. Elle aussi mal-aimée et mal comprise, Agora peut pourtant être réparée et adaptée aux besoins sécuritaires de la ville, comme aurait pu l’être Dialogue avec l’Histoire.

Mais voilà, il semble que l’irrespect des oeuvres et des artistes en arts visuels soit contagieux chez nos élus municipaux qui préfèrent commettre de bons gros gestes populistes pour répondre à un public peu informé. À Montréal, on se donne un échéancier serré parce que l’on veut célébrer le 375e anniversaire de la ville par la destruction d’Agora qu’on remplacera par un banal parc en aplat sans grand intérêt esthétique. À Québec, les projets de réaménagement annoncés dans ce secteur laissent présumer que des intentions cachées a motivé la destruction de Dialogue avec l’Histoire.

Qu’on invoque dans les deux cas la sécurité du public sans avoir fait l’effort minimal de trouver des solutions de rechange à la destruction démontre bien le manque de respect des artistes qui ont conçu ces oeuvres et le peu de cas que l’on fait de leur statut professionnel. On détruit, ou menace de détruire, leurs oeuvres et lorsque les artistes protestent, on leur lance au visage que tout ça est de leur faute, qu’ils sont de mauvais artistes ou qu’ils ont commis des erreurs de conception. Le jugement se donne sur la place publique, cirque médiatique aidant, pour bien démontrer le pouvoir que l’on a d’imposer toutes ses volontés sans nuance ni consultation. C’est à coups d’arguments démagogiques et de stratégies technocratiques fondés sur la peur et le mépris qu’on tente de légitimer ces destructions d’oeuvres. Piètre spectacle de cet Art public qu’on transforme en bouc émissaire.

Du côté du ministère de la Culture et des Communications, c’est le silence radio. Y a-t-il quelqu’un de responsable ? On laisse faire sans prendre position, sans tenter de stopper ces destructions qui font honte à toute la population du Québec. Dans un tel contexte, que faire ? Aller se coucher devant les bulldozers ? Qu’on en soit là en 2015 est tout à fait inadmissible.

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Le texte gras est de mon cru | Luc A.

Voir aussi le texte complémentaire de Luc Archambault

Le Quart-monde artistique du Québec |

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À propos de Luc Archambault

Artiste et citoyen

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